Que l’on s’entende, je ne suis pas fondamentalement contre non plus. C’est quand même incroyable toutes les possibilités offertes par un simple paquet de 54 cartes, quand on y pense. Mais j’ai tout de même quelques griefs avec le plus grand représentant du genre en France : la belote.
D’abord, jamais vous ne me convaincrez que c’est un jeu facile à apprendre. Je ne suis jamais tombé dans la marmite en étant petit, il n’y avait pas de cartes à la maison. J’ai découvert cet art abscon lors de dimanches après-midis avec ma belle famille de l’époque. Inutile de vous dire que j’ai souffert et qu’il fallait vraiment que je sois amoureux pour supporter ça.
Quel esprit tordu a décidé que l’on appellerait “couleur” ce qui correspond en réalité à des “formes” ? Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a que 2 couleurs dans un jeu de 54 cartes… C’est sûrement le même gus qui s’est dit que ce serait plus drôle qu’une même carte rapporte un nombre de points différents, si elle est à l’atout. Et la cerise sur le pompon : devoir retenir quelles cartes ont déjà été jouées (tout de suite), et dans quel ordre (pour la manche suivante)… Gare à l’imprudent·e qui ferait fi de cet aspect : le courroux de tata Monique n’est jamais très loin ! 🌩️
Bon, d’accord. Il y a un soupçon de mauvaise foi.
Les années passent et je suis toujours surpris qu’un jeu aussi peu accessible soit autant populaire. Je ne peux m’empêcher de penser à l’Académie Française, qui a volontairement complexifié la langue afin de “distinguer les gens de lettres des ignorants”. Franchement, j’ai l’impression que la belote a été inventée là-bas. Même si je doute qu’elle ait validé les termes : couper, pisser, goulotte et autres “mettre dedans”.
Bon, d’accord. Il y a un soupçon de mauvaise foi dans ces lignes. Mais c’est une maigre réponse à la pression sociale qui voudrait que je sois capable de comprendre et d’aimer la belote en tant que professionnel des jeux de société. Et je remercie encore aujourd’hui le jury des As d’or de Cannes d’avoir classé The Crew en expert : je me suis senti moins seul ce jour là ! 💜
Voilà.
J’ai un avis tranché sur le sujet. Bien ancré. À tel point que mes ami·es ont pris l’habitude de me proposer un jeu de plis dès qu’on est 4 autour d’une table, juste pour voir ma tête. Mais les certitudes sont faites pour être malmenées.
Depuis l’excellent Fil Rouge, je travaille quotidiennement au développement des jeux édités par les Lumberjacks. Si le plaisir était bien au rendez-vous jusque-là, j’ai aperçu un gros nuage noir à l’horizon lorsqu’Antoine m’a demandé de travailler sur un jeu nommé Moustache.
Moustache [nom féminin]
- Ensemble des poils qui croissent au-dessus de la lèvre supérieure
chez l’homme*. - Jeu de plis en équipes d’Alexandre Aguilar et de Jules Messaud, à paraître en septembre 2025.
Chaque métier comporte sa part de choses qui nous intéressent moins, et avec l’édition j’ai appris à dissocier les goûts du “moi personnel” et du “moi professionnel”. Néanmoins, je n’étais pas très rassuré de travailler sur cet objet d’inconfort, surtout que je n’avais jamais collaboré avec ces auteurs auparavant…
Pourtant ma rencontre avec Moustache a été simple :
- Les 4 couleurs du jeu ont des cartes numérotées de 0 à 10
- Les couleurs ont une hiérarchie entre elles, de la moins forte à la plus forte il faut remporter les cartes qui ont des étoiles
J’ai essayé quelques dizaines de jeux de plis dans ma carrière (par conscience professionnelle ou masochisme, j’hésite encore) et je pense que c’est la première fois que j’accède aussi vite à ce que le jeu attend de moi. J’ai réalisé en écrivant ces lignes que c’est grâce à une simple aide de jeu, qui indique la répartition de toutes les cartes. Ainsi je peux visualiser à tout moment où se situe mon jeu en main par rapport à l’ensemble des possibilités.
C’est sans doute un détail pour les tapeurs·ses de carton, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Un sentiment de simplicité que j’ai constaté plusieurs fois lors des nombreux tests en public : beaucoup de personnes habituellement réfractaires aux jeux de plis ont aimé cette expérience, voulaient rejouer immédiatement et même se procurer le jeu.
Bien sûr, ce n’est pas pour cette raison que Moustache fera parler de lui à sa sortie, mais plutôt pour son système de règles aléatoires, ses équipes qui changent à chaque manche ou même sa direction artistique ! Mais je trouve important de souligner que les auteurs ont trouvé une forme intuitive et élégante (sans le savoir ?) pour que les oublié·es des jeux de plis puissent enfin s’amuser, et avoir une solution de secours pour les dimanches aprem avec tata Monique.

* visiblement, le Larousse a encore quelques lacunes en anatomie féminine… 😉
À l’heure où tout va trop vite, où les algorithmes décident de ce que vous devez voir en deux secondes, nous avons eu envie de faire l’inverse : prendre le temps. Revenir à la plume, au papier, au « vrai ».
Le P’ti Coin, c’est notre gazette saisonnière (Coin coin, le canard, journal, vous avez ?) en vrai journal que nous envoyons au « pro » du jeu par courrier. C’est un espace où nous racontons nos réflexions sincères et parfois nos névroses créatives d’éditeurs. Pourquoi laisser une trace de cette manière ? Parce que le jeu de société est, pour nous, une aventure humaine avant tout. Nous croyons à la vérité du geste, au tremblement d’un trait de crayon et à l’émotion d’une histoire qu’on bricole ensemble dans notre coin de forêt.
Nous (re)publions ces articles ici, sur notre site, pour partager avec vous ceux qui ont marqué le Pti Coin.